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Madame l'Archiduc

Opéra bouffe en 3 acte
Musique de Jacques Offenbach
Livret de Albert Millau
Adaptation de Christian Baur pour le choeur mixte de Rivaz-Saint-Saphorin, Suisse

PERSONNAGES:
Féminins:
Marietta
La Comtesse
Giacometta
Fortunato (le petit capitaine)
Les conspirateurs(trices): Scoevola, Thémistocle, Coclès, Lycurge
Masculins:
L'Archiduc Ernest
Giletti
Le Comte
L'Hôtelier + L'Intendant = Riccardo
Les ministres: Piano-dolce, Andantino, Tutti-frutti, Chi-lo-sa
 

ACTE I
Ouverture
N° 1: Quatuor bouffe (Scoevola, Thémistocle, Coclès, Lycurge)

L'HOTELIER-Riccardo
Pardon Messieurs/Mesdames si j'vous ai fait attendre. Soyez les bienvenus/es dans mon auberge... (un silence) Ah! Ces Messieurs/Dames veulent déjeuner, peut-être...(un temps) Ah! C'est une corporation de muets/tes. Vous voulez peut-être des chevaux/calèches...(ils/elles acquiescent) Ah! J'comprends l'muet maintenant... Et pour ça il faut qu'vous attendiez qu'mes garçons soient rev'nus. Ils ne sont pas encore ici parce que, je vais vous dire, je marie aujourd'hui un d'mes garçons, Giletti, avec une de mes servantes, Marietta... (ils/elles haussent les épaules) Oui, ça vous est égal, bien sûr... Euh dans cinq minutes ils s'ront ici; si en attendant ces Messieurs/Dames veulent se rafra'chir, le vin est excellent...
TOUS
Du vin!
L'HOTELIER-Riccardo
Tiens! ils/elles parlent, maintenant. Par ici, Messieurs/Mesdames, on va vous servir.
SCOEVOLA
C'est bien
THÉMISTOCLE
Et qu'on s'dépêche!
L'HOTELIER-Riccardo
Quels drôles de voyageurs...
(Il les passer dans une autre pièce; ils sortent)

N° 2 CHOEUR ET COUPLET DES MARIES (Marietta, Giletti)

L'HOTELIER-Riccardo
Allons, en voilà assez! Vous chantiez, j'en suis bien aise. Il faut travailler maintenant!
GILETTI
Ah pardon not'e ma't'e, pas moi! Vous m'avez promis trois jours de congé à moi, Giletti.
MARIETTA
Et trois jours de congé à moi, Marietta.
GILETTI
Nous y t'nons.
L'HOTELIER-Riccardo
Ah!
MARIETTA
Trois jours, c'est pas d'trop pour une lune de miel.
L'HOTELIER-Riccardo (résigné)
J'vous les ai promis, j'vous les donne... J'vous ai marié parc'que vous étiez tout l'temps fourré dans les p'tits coins à vous embrasser... on n'pouvait plus rien obtenir de vous
GILETTI et MARIETTA
Oh!
L'HOTELIER-Riccardo
Bah! C'est p't-être pas vrai c'que j'dis là?
MARIETTA
Vrai... Dame... Monsieur...
L'HOTELIER-Riccardo
J'vous ai marier...héhé... Mais j'espère bien qu'après les effusions inséparables du premier moment, vous finirez par vivre comme chien et chat!
MARIETTA
Oh! Non!
L'HOTELIER-Riccardo
Oh! Si!
GILETTI
Oh! Non! (Il embrasse Marietta)
L'HOTELIER-Riccardo
Allons! allons! Finissons-en... (avec regret) Prenez-les vos trois jours...
GILETTI
Viens ma p'tite femme, viens faire nos paquets. Mmh... Nous allons bien les employer nos trois jours...
L'HOTELIER-Riccardo
...Vous...allez faire un p'tit voyage de noce?
MARIETTA
Bien sûr!
GIACOMETTA
Et... où vous allez comme ça?
GILETTI
Où nous allons...Ah!... voilà...
GIACOMETTA
Oh!Voyons Marietta, dis-nous où tu vas...
L'HOTELIER-Riccardo
Ah oui Marietta, dis-nous le.

N° 3 COUPLET du voyage de noce (Marietta)
N° 4 COMPLAINTE des tablier (choeur)

L'HOTELIER-Riccardo (larmoyant)
Ah! Me voilà bien, moi, avec mes dix-huit tabliers... Et la diligence de Modène qui va m'arriver! (soupirant) Ah! En voilà une sévère! Il faut pourtant qu'j'me tire de là, voyons! (appelant) Giletti! Marietta! Allons venez Giletti! Marietta!
GILETTI
Nous v'là not'e ma't'e, nous v'là.
MARIETTA
Est-c' que les trois jours sont déjà passés?
L'HOTELIER-Riccardo
Oh mes enfants! Savez-vous c'qui m'arrive? Je suis perdu!
GILETTI
Ah! Mon Dieu!
L'HOTELIER-Riccardo
Ah! Je suis trahis! Abandonné! Ils sont tous partis!
MARIETTA
Qui ça?
L'HOTELIER-Riccardo
Mais tous! Les garçons, les filles... on m'a planté là... les voyageurs vont arriver... et j'n'ai plus personne pour les servir...
MARIETTA
Soyez tranquille, not'e ma'tre, dans trois jours, nous s'ront là!
L'HOTELIER-Riccardo
Co...Comment dans trois jours?
GILETTI
Mais oui, dans trois jours! Viens Marietta!
L'HOTELIER-Riccardo
Ah mais...j'vous les r'tire vos trois jours!
GILETTI (menaçant)
Alors...Moi je vous donne mes huit jours!
MARIETTA
C'est ça. Viens, Giletti!
L'HOTELIER-Riccardo (larmoyant)
Oh! Vous m'f'rez pas ça!
GILETTI
Vous allez voir! Viens, Marietta!
L'HOTELIER-Riccardo
Oh mais...encore une fois... s'il m'arrive des voyageurs...
GILETTI
Il n'en arrivera pas.
MARIETTA
Il n'en vient jamais. Oh! Viens Giletti! Bouh!
(Bruit de calèche qui arrive devant l'auberge)
L'HOTELIER-Riccardo
Tenez! Voilà deux voyageur!
MARIETTA
Deux voyageurs...
L'HOTELIER-Riccardo (content)
Ils descendent!
MARIETTA ET GILETTI (déçus)
Ils descendent!
L'HOTELIER-Riccardo (implorant)
Oh! mes enfants... par pitié...
GILETTI
Marietta... un bon mouvement...
MARIETTA
Bon... Mais soyez heureux... Nous restons.
L'HOTELIER-Riccardo (les embrassant tous les deux)
Ah! mes amis! Mes vrais amis! (se tournant vers le couple qui entre, scrutant tous les coins de l'auberge) Entrez, vos Excellences! (les voyageurs s'asseillent, encore peu rassurés) Que faut-il vous servir?
LE COMTE
Vite! Des chevaux à notre voiture. Combien y-a-t'il d'ici à Castellardo?
L'HOTELIER-Riccardo
Oh! Trois bonnes heures de route. Avec une montée très fatigante.
LE COMTE
Raison de plus. Vite, des chevaux. Il faut que j'arrive avant minuit.
L'HOTELIER-Riccardo
Leurs Excellences ont bien le temps alors! Il n'est que six heures. Leurs Seigneureries ne seront pas fâchées de d'ner auparavant.
LA COMTESSE
Je prendrai un bouillon seulement.
LE COMTE
Et moi, une aile de poulet.
MARIETTA (sèche)
Y'a plus d'bouillon.
GILETTI (sec)
Y'a plus d'poulet.
L'HOTELIER-Riccardo
Ah! Mais si, mais si, faites! Il y en a, voyons ! Débarrassez donc leurs Seigneureries.
LE COMTE
Alors vite! Pendant qu'on mettra des chevaux à ma chaise, un bouillon, une aile de poulet, et du bordeaux.
L'HOTELIER-Riccardo (ma'tre de maison)
Vous avez entendus? Toi, Giletti, à la cave. Tu monteras du Cachet-Vert. Toi Marietta, à la cuisine.
GILETTI
Oui, not'e ma'tre. Moi à la cave: du bouillon.
MARIETTA
Et moi à la cuisine, du bordeaux. Oh! Mon Giletti (Ils s'embrassent).
L'HOTELIER-Riccardo
Allons, allons, voyons, voyons! Ne vous embrassez pas comme ça! Je vous demande pardon, Excellences, mais ils se sont mariés ce matin...
LE COMTE
Mais... Mais ils sont très gentils.
(Marietta et Giletti sortent avec l'hôtelier)
LA COMTESSE
Mariés ce matin, mon ami... et nous depuis huit jours... C'est de bonne augure.
LE COMTE (emprunté)
Euh oui... euh oui... c'est de bonne augure...oui
LA COMTESSE
Quel ton singulier... comme vous me dites cela. Vous devriez être heureux cependant de rentrer dans le duché de Parme, de revoir le château de Castellardo, où vous êtes nés, et où vous n'êtes pas revenu depuis quinze ans.
LE COMTE (remuant un mauvais souvenir)
Le château de Castellardo... Quel souvenir pour moi...J'avais sept ans quand nous en avons été arrachés, mon père et moi, et condamnés à l'exil éternel sur les ordres de cet absurde archiduc Ernest, ce fou couronné. (Un temps) Je comptais bien ne jamais y revenir.
LA COMTESSE
Alors pourquoi y revenons-nous?
LE COMTE
Parce que ma chère amie...
LA COMTESSE (le coupant)
Parce qu'il y a quelque chose que vous me cachez. J'ai tout deviné. Cette lettre mystérieuse qui vous a été remise le lendemain de notre mariage, et aussitôt notre départ précipité...
LE COMTE
Et bien oui... cette lettre se rattache à une disposition du testament de mon père, une dernière volonté à remplir... C'est une affaire de quelques jours.
LA COMTESSE
Tu ne me dis pas tout.
LE COMTE
Voyons, chère amie, ne fronce pas ton joli sourcil, ne pâlit pas ainsi... Il n'y a rien de grave.
LA COMTESSE
Bien sûr...

N° 5 Quatuor, couplets et strette. (Marietta, La Comtesse, Giletti, le Comte)
(La strette avec le choeur)

L'HOTELIER-Riccardo
Ah! Mon bon ma'tre, vous que j'n'ai pas r'vu d'puis quinze ans!
LE COMTE
Ah! Pardi!
L'HOTELIER-Riccardo
Ah! Monseigneur, la nouvelle de votre arrivée est connue à la cour, l'Archiduc a été prévenu par des espions, la police est à Castellardo.
LE COMTE
La police?!
LA COMTESSE
Des soldats?
L'HOTELIER-Riccardo
Et quels soldats! Les dragons de l'Archiduc!
LE COMTE
Alors... la conspiration doit être découverte!
LA COMTESSE
Vous conspiriez!
L'HOTELIER-Riccardo
Tout le portrait de son père.
LA COMTESSE
Ah! Voilà donc le secret! Vous n'irez pas à Castellardo, je ne le veux pas!
LE COMTE
Pardieu, maintenant, je n'ai plus rien à y faire.
L'HOTELIER-Riccardo
N'hésitez pas. Fuyez, fuyez! La berline est attelée.
LA COMTESSE
Vite, vite!

N° 6
Trompette des dragons
L'HOTELIER-Riccardo
Ah! trop tard! Des dragons! Des dragons partout!
LE COMTE
Des dragons? Tout est perdu!
L'HOTELIER-Riccardo
Non... mettez-vous à cette table et faites semblant de d'ner.

Chanson du petit capitaine (Fortunato, soldats)

FORTUNATO
Chacun à votre poste, soldats! N'oubliez pas la consigne, et maintenant par le flanc gauche, gauche! En avant! ...urche !

N° 6bis Sortie des trompettes

FORTUNATO
Mais...je vous reconnais, mon brave... Vous êtes au service du Comte de Castellardo!?
L'HOTELIER-Riccardo (tremblant)
C'est que...
FORTUNATO
N'essayez pas de nier. Je vous reconnais. Allons parlez!
L'HOTELIER-Riccardo
Ah! Mon Dieu, mon Dieu!
FORTUNATO
Voyons, parlez... Ne vous troublez pas, saperlipopette! (menaçant) Est-ce que j'me trouble, moi? Voyons, le Comte et la Comtesse, où se trouvent-ils?
L'HOTELIER-Riccardo
Ainsi donc, vous êtes chargé d'arrêter le Comte de Castellardo et de le mener en prison!?
FORTUNATO
Fi donc! Arrêter le Comte...le mener en prison...Ma parole d'honneur,bonhomme, vous avez des idées... Mais pas du tout; c'est à son château que nous le mènerons. Nous l'escorterons. C'est l'ordre de l'Archiduc. Voyons, où sont-il? Serait-ce par hasard ces deux voyageurs qui d'nent là?.
L'HOTELIER-Riccardo
Euh... Mais vous n'y pensez pas! Regardez donc ces têtes là, ce sont des étrangers.
LA COMTESSE (avec un accent anglais)
Oh yes! My dear!
LE COMTE (avec un accent français)
Will you doing some wine?
LA COMTESSE
Yes, thank you.

N° 7 Duetto bouffe anglais (La Comtesse,Fortunato, Le Comte, Riccardo)

L'HOTELIER-Riccardo
Vous voyez, ce sont des anglais...
FORTUNATO
Mais alors, tes ma'tres... où sont-ils? Mais parle! ou je fais fouiller l'auberge!
L'HOTELIER-Riccardo
(Tout bas) Oh quelle idée! (à Fortunato) Et bien... puisqu'il faut tout vous dire... Ils sont là, dans cette chambre à côté.
FORTUNATO
Tu vois bien!
L'HOTELIER-Riccardo
Mais je vous en prie, laissez-moi les prévenir... vous savez... de nouveaux mariés...
FORTUNATO
Ah! des nouveaux mariés... il faut des égards! Je suis galant et doux, les choses de l'amour me connaissent. Allez, faites-les sortir. Prévenez-les de l'honneur que l'Archiduc leur fait. Je vous donne cinq minutes. Je vais avertir mes hommes.
(Il sort)
L'HOTELIER-Riccardo
Giletti! Marietta! Vite, ouvrez! apportez les manteaux et les chapeaux.
GILETTI
Voici les manteaux.
MARIETTA
Et les chapeaux.
LE COMTE
Voulez-vous gagner dix mille écus?
GILETTI
Dix mille écus?
LE COMTE
Ou... la mort!
GILETTI
Il n'y a point à hésiter.
MARIETTA
Nous aimons mieux les dix mille écus.
L'HOTELIER-Riccardo
Alors, toi Giletti, tu es Comte de Castellardo.
GILETTI
Le Comte de quoi?
L'HOTELIER-Riccardo
Vous, Marietta, vous êtes la Comtesse de Castellardo.
MARIETTA
Moi, Comtesse?
L'HOTELIER-Riccardo
Pour vingt-quatre heures seulement. Prenez donc des airs distingués. Allons! Giletti, je te dis d'avoir l'air distingué!
LE COMTE
Et n'oublie pas: dix mille écus!
GILETTI
(Il siffle)
L'HOTELIER-Riccardo
Voilà les dragons qui reviennent. Allons, en route! dans la berline.
GILETTI
Dans une berline?
LE COMTE
Une berline superbe!
MARIETTA
Toi qui voulait faire un voyage de noce!
GILETTI
Ma foi, tant pis! Laissons-nous faire.

N° 8 Final. (Marietta, La Comtesse, Fortunato, Giletti, Le Comte, Riccardo, Choeur)
(A) Choeur des dragons (B) Scène (C) Couplet du petit bonhomme (D) Scène Finale.

ACTE II

Entracte.(piano)
N° 9 Choeur et Duetto des rires (Marietta, Giletti, Riccardo,Choeur)
(Pendant la musique)
L'INTENDANT-Riccardo
C'est très bien!
TOUS
Vive Monsieur l'Intendant!
L'INTENDANT- Riccardo
Oui, mes enfants, ils sont arrivés vos bons ma'tres, que vous n'avez jamais vus! Les voici. Monsieur le Comte, Madame la Comtesse.
Duetto
GILETTI
Mmh! Enfin, nous v'là seuls!
MARIETTA
(Elle rit) Ne m'secoue pas comme ça! Oh! Depuis hier, je crois rêver.
GILETTI
Oh oui! Ça a commencé comme un cauchemar, cet étranger avec ce ton de menace, ce pistolet à mon oreille...
MARIETTA
Oh! Cette pauvre petite femme qui me suppliait d'une voix si douce en me mettant son chapeau...
GILETTI
Et puis cette course en voiture...
MARIETTA
La nuit, au grand galop...
GILETTI
Et ces dragons à cheval autours de nous...
MARIETTA
En face de moi le p'tit capitaine (elle rit) un p'tit bonhomme, un p'tit bonhomme...
GILETTI
Et puis en arrivant ici, on nous sépare...on m'emmène...
MARIETTA
On m'enlève...
GILETTI
On me déshabille...
MARIETTA
On m'attife avec cette robe...
GILETTI
Et moi avec ce frac à boutons d'or...
MARIETTA
Et nous nous retrouvons Comte et Comtesse...
GILETTI
Et l'on nous promet dix mille écus!
MARIETTA
(Elle rit) En v'là une aventure!
GILETTI
(Il rit) En v'là un voyage...
MARIETTA
Un rude voyage! Et cette voiture, comme elle cahotait!
GILETTI
C'est vrai comme elle cahotait... Tandis qu'ici...(il la prend dans ses bras) ça n'cahote pas... (il l'embrasse dans le cou)
MARIETTA.
Tais-toi donc!
GILETTI
Mmh! Puisqu'on nous permet d'nous aimer... d'aimer sa p'tite femme... car t'es ma p'tite femme!
MARIETTA
T'es bête! Mais toi, t'es mon p'tit mari.
GILETTI
On n'peux pas changer ça. C'est qu't'es ma p'tite femme, et que j't'aime.
MARIETTA
Mais...nous sommes Comte et Comtesse, maintenant...
GILETTI
Sais-tu c'que ça fait les Comte et les Comtesses?
MARIETTA
Non!?
GILETTI
Et bien, ça commence par aller fermer les portes...et j'vas fermer celle-ci...
FORTUNATO (entrant)
Pardon!
MARIETTA
Tiens! le p'tit dragon!
GILETTI
Qu'est-c'que vous nous voulez encore?
FORTUNATO
Monsieur le Comte, je viens au nom de Son Altesse l'Archiduc Ernest vous demander votre épée.
GILETTI
Mon épée!?
MARIETTA
Redonnes-y, et p'is l'fourreau avec, ça t'gêne.
GILETTI
V'là l'épée...
FORTUNATO
Et puis, donnez-moi votre parole de gentilhomme de ne pas chercher à fuir de ce château.
GILETTI
Ma parole de gentilhomme?
MARIETTA
Donnes-y aussi, ça t'gêne.
GILETTI
Je la lui donne.
FORTUNATO
D'ailleurs, vous chercheriez à fuir de ce château, vous ne le pourriez pas. J'ai mis des dragons à toute les issues, et si l'on peut entrer, on ne peut pas sortir.
MARIETTA
Ben alors... pourquoi qu'vous lui d'mandez sa parole?
FORTUNATO
C'est l'usage.
GILETTI
Et maintenant, vous seriez bien gentil, si...
FORTUNATO
Si...?
MARIETTA
Vous seriez bien aimable si...
GILETTI
Si...si vous vouliez...
FORTUNATO
Expliquez-vous.
GILETTI
Et bien, c'est qu'c'est difficile à dire...si...
FORTUNATO
Ah... attendez...

N° 10 Rondeau de Fortunato (Fortunato)

(Fortunato sort)
MARIETTA
(Elle rit) Il est gentil, ce p'tit bonhomme.
GILETTI (un peu jaloux)
Et bien, Comtesse?
MARIETTA
Oh! Tu es bête! C'est pas quand on est depuis vingt-quatre heures seulement qu'on fait attention à un autre qu'à son mari.
GILETTI (vraiment jaloux)
Alors, s'il y avait plus de vingt-quatre heures?
MARIETTA
Oh qu'est-qu't'a encore? Puisqu'il est parti.
GILETTI (se calmant)
Bon, c'est vrai, il est parti.
MARIETTA
Et nous sommes seuls.
GILETTI (à nouveau amoureux)
C'est vrai... nous sommes seuls (il la prend dans ses bras). Et bien... nous allons fermer les portes, Mmh? Va fermer cette porte, moi je vais fermer celle-ci.

(Au moment où ils vont fermer les portes entrent les conspirateur/trices)
N° 11 Sextuor de l'alphabet (Marietta, Giletti, Scoevola, Thémistocle, Coclès, Lycurge)

SCOEVOLA
Enfin... Nous nous expliquerons mieux tout à l'heure.Euh Monsieur le Comte, veuillez prier Madame la Comtesse de se retirer un instant.
MARIETTA
Mais, Monsieur...
SCOEVOLA
Cinq minutes seulement. Il s'agit d'une affaire grave.
MARIETTA
Cinq minutes, pas plus.
SCOEVOLA
Foi de gentilhomme. Madame, permettez-moi de vous reconduire. (Il la reconduit)
GILETTI
Qu'est-c' qui va m'arriver?
SCOEVOLA
A nous, maintenant.
GILETTI
Quoi qu'i'y'a pour vot'e service?
THÉMISTOCLE
Laissez-nous vous contempler.
SCOEVOLA
Oui, nous ne vous avions pas encore vu.
COCLES
Tous les traits de son père.
LYCURGE
A peine avez-vous reçu notre honoré du cinq courant...
GILETTI
Votre honoré...?
SCOEVOLA
...Que vous accourez aussitôt. C'est bien!
THÉMISTOCLE
Noble coeur!
SCOEVOLA
Coeur chevaleresque!
COCLES
Coeur héroïque!
LYCURGE
Coeur magnanime!
SCOEVOLA
C'est pour aujourd'hui, la grand conspiration!
THÉMISTOCLE
Tout est prêt! On n'attendait plus que toi!
COCLES
Tu vas monter à cheval.
LYCURGE
Tu iras à la ville.
SCOEVOLA
Tu prépareras un soulèvement.
THÉMISTOCLE
Tu te mettras à la tête du mouvement.
COCLES
Tu casseras beaucoup de carreaux.
LYCURGE
Tu envahiras le palais du tyran!
GILETTI
A moi seul?
THÉMISTOCLE
Non! ... avec le mouvement...
SCOEVOLA
Tandis que nous...
COCLES
Malins et prudents...
SCOEVOLA
Nous resterons dans l'ombre...
LYCURGE
...A prier pour toi!
GILETTI
Vous êtes bien honnêtes!
LYCURGE
A toi l'honneur de supprimer l'Archiduc!
GILETTI
L'Archiduc!
SCOEVOLA, THÉMISTOCLE, COCLES, LYCURGE
Choisi!
THÉMISTOCLE (tendant un poignard)
Le poignard de tes pères.
SCOEVOLA (tendant une fiole de poison)
Le poison des Borgias.
COCLES (tendant un petit couteau)
Le petit couteau du prisonnier.
LYCURGE (tendant un pistolet)
Le pistolet de Damoclès!
TOUS
Choisis!
(On entend un coup de feu)
LYCURGE
Allons, ce n'est pas le pistolet de Damoclès, il rate toujours!
(Deuxième coup de feu)
COCLES
Cette fois...
THÉMISTOCLE
C'est lui! L'Archiduc! Avec toute sa Cour!
LYCURGE
Les dragons!
(Mouvement de stupeur des conspirateur qui s'enfuient affolés)
(Troisième coup de feu)
GILETTI
Qu'est-ce qu'i's ont donc ceux-là? Où sont-ils passés?
(Quatrième coup de feu)
MARIETTA (Entrant, affolée)
Ah Mon Dieu! On assiège le château!
L'INTENDANT-Riccardo (La suivant)
Mais non, ma p'tite Marietta... C'est l'Archiduc Ernest... Il a toujours un canon sur lui pour se tirer des salves sur la route. Il faut bien le recevoir... Il doit être furieux. De la tenue! Du sang froid! Allons, Monsieur le Comte, Madame la Comtesse, tenez-vous par la main et... souriez! Oh! Souriez mieux qu'ça! (Marietta souri) Là! C'est très bien.

N° 12 Choeur et couplet (Choeur, Marietta, Giletti, L'Archiduc, Riccardo, Piano-dolce, Andantino, Tutti-frutti, Chi-lo-sa)

L'ARCHIDUC
Hein? Qui est-ce qui a dit que j'étais original?
LES MINISTRES (Désolés)
Monseigneur...
L'ARCHIDUC
En voilà assez! Encore un acte de justice à accomplir. Où est le Comte?
L'INTENDANT-Riccardo
Ici, Monseigneur. (A Giletti, tout bas) Souriez! (Haut) Approchez, Monsieur le Comte.
L'ARCHIDUC
Qu'est-ce qu'il a donc a sourire comme ça?
L'INTENDANT-Riccardo
C'est depuis une chute qu'il a fait tout enfant.(Bas à Giletti) Souriez plus!
L'ARCHIDUC
Vous êtes surpris de me voir?
L'INTENDANT-Riccardo (Bas, à Giletti)
Souriez.
GILETTI
Heu...
L'ARCHIDUC
Votre père était un rebelle, un conspirateur, et nous dûmes... l'exiler.
(Giletti sourit)
L'ARCHIDUC (A lui-même)
A-t-il un sourire agaçant cet animal-là. (A Giletti) En apprenant votre retour, nous vous avons trouvé bien hardi de vous montrer ici sans notre bon plaisir, et nous avons supposé que vous veniez ici dans un but ténébreux. Nous nous sommes assuré de votre personne et nous venons nous-même en ce château... prêt à punir... ou à pardonner. Ah ça! est-ce que vous n'avez pas bientôt fini de sourire comme ça!
GILETTI
Monseigneur, on nous a dit à Marietta et à moi...
L'ARCHIDUC
Eh! Qu'est-ce que c'est qu'ça Marietta?
GILETTI
Marietta ? La voilà, c'est ma femme.
L'INTENDANT-Riccardo (A Marietta, tout bas)
Souriez, souriez.
(Marietta s'avance en souriant)
L'ARCHIDUC (Charmé et séduit)
Oh! Voilà un gracieux sourire! Oh, elle a un sourire angélique. (A sa Cour) On dit que je suis original, on a bien raison! Je venais pour punir... et je sens que je vais pardonner.
L'INTENDANT-Riccardo, LES MINISTRES
Oh! Vive Monseigneur!
FORTUNATO (Entrant, l'allure pressée)
Monseigneur! Monseigneur!
L'ARCHIDUC
Et bien quoi?
FORTUNATO
Mes soldats viennent d'arrêter quatre hommes qui cherchaient à fuir du château; on les amène.
(Entre les conspirateurs/trices, ligotés(ées), entouré/es de soldats)
GILETTI
Les quatre de tout à l'heure! Pas fâché d'ça moi!
L'ARCHIDUC (à chaque ìouste', il soufflette les conspirateurs/trices)
Quels sont ces gens-là? Le Comte de Bonaventura! Ouste! Ah! Le Duc de Pontefiascone! Ouste! Le Marquis de Fangipano! Ouste! Le Libéral Bonardo! Ouste! Des conspirateurs/trices effrénés/es...D'effrénés/ées conspirateurs/trices (il se tourne vers Giletti), la bande...dont tu étais le chef, Castellardo?
(Giletti sourit)
L'ARCHIDUC
A-t-il un sourire agaçant, cet animal-là! Mais...(il se tourne vers Marietta) elle, ah... ah quel joli sourire... elle a un sourire angélique... il est angélique... ce sourire. Mais... mais le devoir avant tout! Messieurs mes conseillers!
LES MINISTRES
Al...teeesse?
L'ARCHIDUC
Je crois que je vais faire le contraire de ce que je disais tout à l'heure. J'allais pardonner, et je sens que je vais punir. Oui... oui, nous allons régler lestement le sort de ces messieurs. Je vais moi-même procéder à un interrogatoire sommaire du Comte et de la Comtesse.
PIANO-DOLCE
Devant toute la Cour?
L'ARCHIDUC
Non Monsieur, pas devant toute la Cour!
PIANO-DOLCE
Ah!
L'ARCHIDUC
Allons! Ouste! Ouste! Ouste la Cour! Allez, ouste les Courtisans! (Ils rechignent) Les Dames, Ouste! (elles protestent). Les Conseillers, Ouste! vous reviendrez quand je sonnerai.

N° 12 bis Choeur de Sortie (Tous)

L'ARCHIDUC
Oh! C'est Monsieur le Comte? A-t-il un sourire agaçant cet animal-là! Avancez, Madame la Comtesse. Elle est exquise! Elle a un sourire angélique. Il fait ici une chaleur atroce. Comtesse, voulez-vous prendre une glace, un sorbet, une petite brioche?
MARIETTA
Je veux bien.
L'ARCHIDUC
Elle est exquise. Laissez-moi baiser votre main...
GILETTI
Hé là! Pas d'ça s'il vous pla't!
L'ARCHIDUC
Qu'est-ce que c'est?
GILETTI
Pardon, Monseigneur, j'vais vous dire: je sais bien qu'ça s'passe comme ça dans les cours. Qu'y a des maris qui s'en arrangent, mais pas moi!
L'ARCHIDUC
Ah pas toi?
GILETTI
Non pas moi! On ne se chauffe pas de ce bois-là dans ma famille!
L'ARCHIDUC
On ne se chauffe pas dans ta famille? Allez Ouste! Ouste, Enlevez-le mari! Ouste!
(Des soldats l'emmènent)
GILETTI
Je te rattraperais! Vilain singe!
MARIETTA (Suppliante)
Je vous en prie Monseigneur! Qu'on ne lui fasse pas de mal!
L'ARCHIDUC
Soyez tranquille, et cependant jamais on ne m'a appelé: vilain singe.
MARIETTA
Ben... c'est qu'on n'y avait pas pensé avant, sans ça...
L'ARCHIDUC
Qu'est-ce qu'elle a dit? Oh! Comtesse, je vous en prie... je vous en supplie...
MARIETTA
Quoi qu'y a?
L'ARCHIDUC
(L'imitant) Quoi qu'y a... Y'a que... Comtesse, faites-moi votre petit... sourire... Faites petite risette à Néneste. (Elle sourit) Ah! elle a un sourire exquis... Embrasse-moi...
MARIETTA
A ben non!
L'ARCHIDUC
Tu n'veux pas embrasser Néneste?
MARIETTA
Non je ne veux pas embrasser Néneste!
L'ARCHIDUC (Jubilant)
Elle me résiste! Elle résiste à l'Archiduc! Oh! Oh la lutte! J'aime... la lutte! (A Marietta) Embrasse-moi...
(Marietta lui donne une gifle)
FORTUNATO (entrant)
Monseigneur a sonné?
L'ARCHIDUC (Encore sous le choc)
Non! C'est madame qui a frappé... (Jubilant) Approche, Fortunato. Sais-tu ce que vient de faire cette femme, la Comtesse...?
FORTUNATO
Votre Altesse se tient la joue... Aurait-elle osé?
L'ARCHIDUC
Elle a osé!
FORTUNATO
Oh!
MARIETTA
Il voulait m'embrasser. Je lui ai flanqué une torgnole!
L'ARCHIDUC
Une torgnole... Hoho! Dans sa bouche, c'est presque harmonieux. Elle m'a giflé; c'est la première fois que ça m'arrive; aussi, je suis d'une joie!
FORTUNATO
(Il rit) Du moment que Votre Altesse le prend comme ça!
L'ARCHIDUC
Mais j'étais blasé! J'ignorais les torgnoles. Maintenant je ne les ignore plus, et regarde...(il va lui prendre la main) avec quelle jolie petite main... (Marietta lève la main, l'Archiduc se protège) Ah!
MARIETTA (Menaçante)
Ah! Ne me touchez pas ou je recommence!
FORTUNATO
Mais Madame la Comtesse...
MARIETTA (Menaçant Fortunato)
Ah! Vous non plus! Vous êtes pourtant plus gentil que lui. Il est laid!
L'ARCHIDUC (Jubilant)
Je suis laid!... Adorable. Elle est complète! Je l'emmène à la Cour!
MARIETTA (Fâchée)
A la Cour, j'veux pas y aller! Ah! Mais ça m'ennuye à la fin tout ça!
FORTUNATO (Voulant la calmer avec autorité)
Ah! Comtesse.
MARIETTA
Ah! Ch'suis pas Comtesse!
L'ARCHIDUC (Jubilant)
Elle n'est pas Comtesse!... Je crois... Dieu me pardonne... qu'elle est encore plus originale que moi! Nous disons donc que vous n'êtes pas Comtesse?
MARIETTA
Non, ch'suis pas Comtesse, puisque je suis servante d'auberge.
L'ARCHIDUC
(Il éclate de rire) Hahaha! Elle est servante d'auberge! Étonnante... elle est étonnante! Entrons dans sa fantaisie. Fortunato! Veux-tu entrer dans sa fantaisie?
FORTUNATO (Militairement emprunté)
Ben ça...
L'ARCHIDUC
Entrons... sans frapper (Il rit fortement) Alors... tu es servante d'auberge?
MARIETTA
Ah! Riez pas comme ça d'un air bête!
L'ARCHIDUC
Hohoho! Fortunato, je ris d'un air bête! Dites-moi... Qu'est-ce que ça fait... une servante d'auberge?
MARIETTA (Croisant les bras)
I' sait pas c'que ça fait... Est-il jeune! Et bien ça balaye, ça lave le parquet et la vaisselle avec une petite lavette.
L'ARCHIDUC ET FORTUNATO
(Ils rient) Avec... une petite lavette!
L'ARCHIDUC
Oh! Ça y est... ça y est... Fortunato ça y est... Veux-tu voir un homme pincé? Regarde, un homme pincé.
FORTUNATO
Y pensez-vous Monseigneur? Mais si quelqu'un entrait?
L'ARCHIDUC
Ben... il verrait un homme pincé.
FORTUNATO
Oh!

N° 13 Ronde villageoise (Marietta, Fortunato, L'Archiduc)

MARIETTA
Mais dites donc Ernest! Mais qu'est-ce qui vous a pincé? C'est pas moi?
L'ARCHIDUC
Si! Si, c'est toi qui m'a pincé.
MARIETTA
Oh ben...c'est pas vrai! J'vous ai cogné, pas pincé!
L'ARCHIDUC
(Il rit) Mais elle ne comprend donc rien cette femme! Elle ne voit donc pas que ce que je veux: c'est elle... et que malgré toute ma puissance, je suis le plus infortuné des hommes.
MARIETTA
Peut-on dire ça quand on est sur un trône, quand on est puissant et quand on est Archiduc.
L'ARCHIDUC
Archiduc! La belle affaire! On croit avoir tout dit quand on a dit à un homme: Tu es Archiduc! N'est-ce pas Fortunato?
FORTUNATO
Ben... le fait est que c'est bien peu de choses... Qu'est-ce qui n'est pas Archiduc!
MARIETTA
Ben... moi, telle que vous me voyez. Ben oui, j'me suis toujours dit: Ah! Si j'était Archiduc!
L'ARCHIDUC
Ah? Ah tu t'es dis ça? Tu voudrais... être Archiduc? Tu désires être Archiduc? Attends un peu... où est ma sonnette?

N° 14 FINAL.(Marietta, Fortunato, Giletti, l'Archiduc, Les 4 Ministres, les Conspirateurs, Choeur)
(A) Choeur et Scène. (B) Couplets (Marietta seule) (C) Scène finale.

ACTE III

Entracte
N° 15 (A) Choeur des patrouilles (B) Chanson du brigadier (Choeur, L'Archiduc, Fortunato)

FORTUNATO
Mais il est allé se recoucher! Ici Brigadier! Avancez à l'ordre!
ERNEST
(Il bâille) Présent mon capitaine.
FORTUNATO
Mais salue-donc, animal! Mais pas comme ça! Le salut militaire, donc! Mais qu'est-ce que c'est qu'ce brigadier? De quel régiment es-tu donc?
ERNEST
Treizième de la soixante-dix-septième du vingtième de la cinquante-neuvième du cent-unième.
FORTUNATO
C'est drôle je n'te r'connais pas.
ERNEST
Vous n'avez pas la prétention de reconna'tre tous les brigadiers...
FORTUNATO (Le coupant sévèrement)
J'ai toutes les prétentions! Je suis votre supérieur! Mais ma parole d'honneur! ce brigadier raisonne comme s'il était colonel! Et si mal fagoté! Regardez-moi cette giberne! Ce baudrier et ces boutons... mais ça n'a pas été astiqué d'puis c'matin! Brigadier d'carton! Tu connais la consigne? Tu prends la garde de quatre heures. Il faut veiller sur ce pavillon où repose la Comtesse.
ERNEST
Oui, mon Capitaine.
FORTUNATO
Ne laisse entrer personne. C'est l'ordre de la Comtesse, personne... entends-tu? Et puis surtout l'Archiduc
ERNEST
Surtout l'Archiduc.
FORTUNATO
Oui... surtout l'Archiduc!
(Ernesto pouffe)
FORTUNATO
As-tu compris? (Ernesto a l'air béa) Mais comprends-tu? (Même jeu) T'as pas l'air de comprendre, décidément, t'es idiot!
ERNESTO
Oui... oui mon Capitaine.
FORTUNATO
Et maint'nant... par le flanc... gauche! En avant... ëarche!
(Ernesto va prendre sa garde et sort)

N° 15 bis Choeur de sortie (Choeur)

FORTUNATO
Ah! C'est drôle, le métier que j'fais. Voilà six nuits que je veille sur ce pavillon où repose la Comtesse, et que j'empêche l'Archiduc d'arriver jusqu'à elle. Oh! il est tenace, l'Archiduc, et rusé!... L'autre jour, il me dit: ìFortunato, j'ai l'idée d'envoyer le mari en mission.' ìExcellente idée, Monseigneur!' et... nous avons envoyé le mari en mission, Ambassadeur à Naples. L'Archiduc, plein d'idées folichonnes que j'contrecarre, le mari à Naples, Fortunato!...Ah oui... parlons-en un peu de Fortunato. On croit parce qu'on est dragon et qu'on a une consigne... le coeur ne va pas...
MARIETTA (Entrant, affolée)
A moi! Au secours! A moi! A l'aide!
FORTUNATO
Mais que se passe-t-il? (Elle est suivie une foule) Mais qu'y-a-t'il, Comtesse?
MARIETTA
A moi! Ah la la! voyez, cet affreux bonhomme!
FORTUNATO
Mais... c'est mon brigadier!
TOUS
Oh!
FORTUNATO
Mais... parlez, Madame! Mais qu'a-t-il fait?
MARIETTA
Il a pénétré chez moi, dans ma chambre.
FORTUNATO
Soldats! Arrêtez-le!

N° 16 Choeur, Couplets et Polka de l'arrestation (Marietta, Fortunato, L'Archiduc, Choeur)
(A) Choeur (B) Couplet (Marietta) (C) Polka de l'arrestation

FORTUNATO (Sur la fin du N° 16, cf. p. 195)
Soyez tranquille, Altesse, votre incognito sera bien gardé!

MARIETTA
Cette fois encore, Capitaine, vous m'avez sauvé. Ah! Combien j'vous r'mercie!
FORTUNATO
Vous êtes encore toute tremblante.
MARIETTA
Cette scène m'a bouleversée. Maintenant je n'ose plus enter dans ce pavillon. J'ai peur.
FORTUNATO
Et bien ne rentrez pas. Le jour para't déjà, le temps est si doux.
MARIETTA
Oui, j'ai envie d'attendre ici.
FORTUNATO
Excellent idée! Tenez, venez vous asseoir là sous ces arbres, prenez mon bras.
MARIETTA
Oui, merci, Capitaine. Ah! Je sens battre votre coeur. C'est singulier.
FORTUNATO
Et quoi donc?
MARIETTA
Que le coeur me batte à moi... je viens de passer par une aventure, mais... votre coeur à vous...
FORTUNATO
Il bat très fort, n'est-ce pas?
MARIETTA
Un soldat, un dragon ne doit pas avoir peur!
FORTUNATO
Mais... ce n'est pas la peur.
MARIETTA
Ben qu'est-ce donc, alors?
FORTUNATO (un peu emprunté)
Vous ne devinez pas?
MARIETTA
Pas du tout!
FORTUNATO (hésitant, timidement)
...C'est vous. C'est votre main que je presse, c'est votre taille que je serre.
MARIETTA
Ah! dites donc Capitaine!
FORTUNATO
Oh, tenez Madame... tenez Comtesse... Il est des moments où je meurs d'envie de manquer à la consigne que vous m'avez donnée.
MARIETTA
Mais laissez-moi! Je veux rentrer.

N° 17 Couplet et Duo (Marietta, Fortunato)
(A) Couplet de la déclaration (B) Duo

(Entrent les conspirateurs/trices qui rient)
LES CONSPIRATEURS
Ah très bien!
FORTUNATO
Oh! Messieurs,Messieurs / Mesdames, Mesdames!
SCOEVOLA
Parfait, Capitaine!
FORTUNATO
Je vous jure! Messieurs / Mesdames!
THÉMISTOCLE
Nous n'avons rien vu!
COCLES
Absolument rien vu!
TOUS
Rien!
SCOEVOLA
Et puis... nous aurions vu quelque chose...
LYCURGE
Ce n'eut été rien de bien rare!
THÉMISTOCLE
Ni de bien nouveau!
COCLES
Le Capitaine Fortunato...
SCOEVOLA
N'a-t-il pas toujours été le favori...
LYCURGE
...de la favorite de l'Archiduc.
THÉMISTOCLE
Toujours!
COCLES
Toujours!
SCOEVOLA
Toujours!
LYCURGE
Toujours!
FORTUNATO
Toujours... Oh non!
(Les Conspirateurs/trices rient aux éclats)
FORTUNATO
Quelques fois peut-être... mais... aujourd'hui, non!
SCOEVOLA
Mmh! De la discrétion...
THÉMISTOCLE
Bien, Capitaine, très bien!
FORTUNATO
J'vous dis la vérité, l'exacte vérité. Je puis assurer... à vos Excellences...
LES QUATRE (flattés entre eux)
Oh!...Excellences!
FORTUNATO
Mais... J'ai toujours traité d'Excellences les personnes portant ce costume...
COCLES
Vous pouvez continuer...
LYCURGE
Nous n'y voyons aucun inconvénient!
THÉMISTOCLE
Et... puisque vous venez de parler aux Ministres...
SCOEVOLA
...Les Ministres ont à vous parler!
FORTUNATO
Ah!
COCLES
Capitaine Fortunato, nous faisons appel à votre dévouement.
FORTUNATO
Je suis à vos ordres. Mon devoir, il y a huit jours, était celui de vous arrêter. Mon devoir, aujourd'hui, est de vous obéir.
LYCURGE
Nous aimons mieux ça!
SCOEVOLA
La situation est grave! Capitaine Fortunato.
THÉMISTOCLE
Nos prédécesseurs ont repris la suite de nos affaires...
COCLES
Et à ce moment même, réunis à l'auberge ìdella Conspirazione permanente'...
FORTUNATO (ne semblant pas comprendre)
...Vous dites?...
LYCURGE (insistant)
L'auberge ìdella Conspirazione permanente'...
FORTUNATO (semblant avoir compris)
Ah!
THÉMISTOCLE
Ils préparent un soulèvement!
COCLES
Il faut agir!...
LYCURGE
Et agir vigoureusement!...
SCOEVOLA
...Contre ces dangereux perturbateurs!
THÉMISTOCLE
Il faut les écraser!
LES QUATRE
Les é-cra-ser!
FORTUNATO
Fort bien, Messieurs/Mesdames! Nous les é-cra-se-rons!
LES QUATRE (avec la dernière syllabe de Fortunato)
-rons!
FORTUNATO
Je monte à cheval, je pars, cours à l'auberge, et je vous ramène ces audacieux perturbateurs!
LYCURGE
Capitaine! Vous savez bien où se trouve l'auberge ìdella Conspirazione permanente'?
FORTUNATO
Parfaitement, Excellence! (riant) J'ai eu l'honneur de vous y pincer l'été dernier!
LYCURGE
...C'est juste, je l'avais oublié...
FORTUNATO
Au revoir!... Excellences! (Il sort)
LES QUATRE
Au revoir... Capitaine! (fiers d'eux-mêmes) Mmh! Excellences!
THÉMISTOCLE
Oui... mais... pour combien de temps?
COCLES
Ah oui... nos affaires vont mal!
LYCURGE
L'Archiduc est furieux!
SCOEVOLA
Il veut ravoir sa couronne!
COCLES
Et surtout son timbre archiducal!
LYCURGE
Ça l'ennuie d'avoir donné son pouvoir à cette petite Comtesse...
THÉMISTOCLE
Et sa mauvais humeur retombe sur nous...
SCOEVOLA
L'Archiduc, hier, m'a pris à part... Il a tiré un livre de sa poche c'était mon ìmanuel du parfait conspirateur'. ìPéché de jeunesse', lui ai-je dit. ìEt bien pas du tout! Bon livre, très bon livre, je le lis avec beaucoup de plaisir. Le chapitre six, surtout!' Il a ouvert le livre à la page trois-cent vingt-trois...
COCLES
Quel est donc ce chapitre?
SCOEVOLA
ìDe la manière de se débarrasser d'un ministère désagréable'.
LES TROIS AUTRES
Aïe aïe aïe!
SCOEVOLA
Et il a sourit étrangement, et il s'est éloigné.
THÉMISTOCLE
C'est inquiétant...
COCLES
Bah! Nous avons Madame l'Archiduc avec nous!
SCOEVOLA
Pas tant qu'ça! Elle se compromet étrangement, Madame l'Archiduc! Vous n'avez donc pas vu, toute à l'heure, avec le petit capitaine?
(Ils/Elles se mettent à ricaner)
LYCURGE
En effet... c'était drôle!
COCLES
Elle trompe l'Archiduc!
SCOEVOLA
C'est vraiment très gai!
THÉMISTOCLE
Et elle est joliment délurée cette petite femme...
(Les ricanement s'élèvent)
COCLES
L'Archiduc!
SCOEVOLA
Le p'tit Capitaine!
LYCURGE
Elle va bien!
(Ils rient tout haut)
MARIETTA (en entrant)
Bon appétit, Messieurs!
LES QUATRE (soudainement révérencieux)
Madame l'Archiduc!
MARIETTA
Et bien c'est du gentil c'que vous dites là! L'Archiduc, le p'tit Capitaine... Ben tout ça c'est des cancans!
(Les quatre veulent protester)
MARIETTA
Des potins!

N° 18 Couplet ìPas ça' (Marietta, Scoevola, Thémistocle, Coclès, Lycurge)

SCOEVOLA
Nous n'insistons pas.
THÉMISTOCLE
Nous vous croyons!
LYCURGE
Et puis, ça nous est tout à fait égal!
SCOEVOLA
Oui, maintenant, Madame l'Archiduc, les affaires de l'Etat nous réclament.
MARIETTA
Encore les affaires de l'Etat!
THÉMISTOCLE
Nos portefeuilles sont bondés!
COCLES
Nous avons des sommes folles à vous demander!
MARIETTA
Et bien je vous l'dis tout net, tout franc: je ne signerai plus rien, je ne timbrerai pas ça, vous entendez? pas ça! tant qu'on m'aura pas rendu mon mari!
SCOEVOLA
Oh! On vous le rendra votre mari, Madame!
GILETTI
Marietta!
THÉMISTOCLE
Cette voix!
LYCURGE
Cette voix!
MARIETTA
Ah! Giletti!
GILETTI
Marietta ma femme!
MARIETTA
Mon p'tit mari!
SCOEVOLA
Le mari!
COCLES
Il tombe bien, en plein Conseil!
THÉMISTOCLE
Sans crier gare!
LYCURGE (à Giletti)
Comment... vous... déjà de retour, Monsieur?
SCOEVOLA
Et votre mission, auprès du Roi de Naples?
GILETTI
Parlons-en de ma mission. Une lettre à porter.
SCOEVOLA
Une lettre de créance, oui... c'est moi-même qui vous l'ai remise.
GILETTI
Elle était jolie, la lettre. Je l'ai décachetée en route... tiens, lis-la, Marietta.
MARIETTA (lisant)
ì...Retenez cet imbécile le plus longtemps possible...'. C'est vous, Monsieur/Madame Frangipano qui avez écrit cela?
SCOEVOLA
Mais... c'est la formule habituelle de toutes les lettres de créance.
MARIETTA
Comment? Oh! On te traite d'imbécile. Mon pauvre ami.

N°18 Entrée des conjurés.
(Pendant la musique)
LES QUATRE
Tiens... Tiens... Qu'est-ce que c'est cela?
GILETTI
Qu'est-ce que c'est qu'ça?
COCLES
Mais... ce sont les conspirateurs!
SCOEVOLA
Madame, ce sont les conspirateurs!
LYCURGE (à la place de Scoevola, cf p. 211)
Tiens! mais il me semble que je connais cet air-là!

L'ARCHIDUC (portant une fausse barbe)
Cette femme, Marietta, à qui j'ai donné la couronne, et tout mon amour, a voulu me faire fusiller. Alors... j'ai conspiré, et je n'en suis pas fâché, car j'ai rencontré à l'auberge, cette autre petite femme, la Comtesse... de Castellardo... elle est exquise... et quel sourire elle a! Un sourire angélique.
FORTUNATO
Dans les rangs! l'homme à la barbe!
LA COMTESSE
Ah! mon ami, je tremble, que va-t-il nous arriver? Vous avez voulu à toutes forces vous remettre à conspirer.
LE COMTE
Ne craint rien, l'homme à la grosse barbe à qui j'ai tout dit a affirmé que justice me serait faite!
MARIETTA
Avancez! Vous le premier, le petit gros à la barbe. Vos nom, prénom, âge et domicile.
L'ARCHIDUC
C'est à moi que vous parlez?
MARIETTA
Il ose répondre. Allons Ouste! Enlevez le conjuré!
FORTUNATO
Allez ouste! enlevez-le!
L'ARCHIDUC
Quand j'aurai ôté ce chapeau... ce manteau... cette barbe... qui osera porter la main sur moi?
(Stupeur générale)
TOUS
L'Archiduc!
MARIETTA
Ernest!
L'ARCHIDUC (sévèrement)
Oui! Ernest! l'Archiduc Ernest! Qui sait la vérité! Avancez, Monsieur le Comte... et Madame la Comtesse... (s'adoucissant) Mmh! elle est exquise! (A Marietta et à Giletti, sévèrement) Comte et Comtesse de contrebande! Regardez Monsieur, regardez Madame, les reconnaissez-vous?
MARIETTA
Mais parfaitement! C'est le Comte et la Comtesse de Castellardo.
LE COMTE
Qui viennent vous redemander leur nom!
MARIETTA
Oh! reprenez-le votre nom. Et vous Ernest, reprenez votre sceptre, vos sceaux et tout le bataclan! J'ai mon mari,maintenant, ça m'suffit.
L'ARCHIDUC
Enfin! Monsieur le Comte de Castellardo, je vous nomme ambassadeur à Naples...
LE COMTE
Oh! Sire! Que de grâces!
L'ARCHIDUC
Monsieur le Marquis de Frangipano...
SCOEVOLA
Altesse...
L'ARCHIDUC
Vous remettrez à Monsieur sa lettre de créance.
SCOEVOLA
J'ai justement, celle que Monsieur vient de me rendre, il n'y a plus qu'à la recacheter.
MARIETTA
Mais... et nous... et nos dix mille écus?
LE COMTE
Vous les aurez vos dix mille écus, vous les aurez!
MARIETTA (Elle fait la révérence)
Oh! merci, Monsieur... merci, Madame. Nous allons acheter l'auberge.
FORTUNATO
Et pourra-t-on aller vous y voir?
MARIETTA
Oui, mais pas avant un bon mois.
FORTUNATO
Pourquoi?
MARIETTA
Nous allons commencer par la fermer, l'auberge, nous mettrons un écriteau sur la porte
GILETTI
Fermé...
MARIETTA
...pour cause...
FORTUNATO
...de nuit de noce!

N°19 Final (Marietta, La Comtesse, Fortunato, Giletti, l'Archiduc, Le Comte, Choeur)

Fin de l'Opéra-bouffe
Christian Baur 1997