Barbe-Bleue de Jacques Offenbach:
un parallèle de genres

par Christian Baur

Retour à l'index

Cet article propose quelques réflexions issues du travail de la pièce. Pourquoi ne trouve-t-on pas de discographie élaborée pour Offenbach ? Pourquoi a-t-on autant de peine à trouver le matériel pour monter une pièce du “Mozart des Champs-Elysées” ? Pourquoi autant de difficultés pour trouver les livrets de Meilhac et Halévy entre autres ? Offenbach n’aurait-il pas fini son purgatoire peut-être imposé par la République dès la chute du Second Empire ? En effet, dans le pays de la Révolution régicide, les Bonapartes ne sont pas en odeur de sainteté. Eux qui, de façon discutable il est vrai, ont tout fait pour défendre les valeurs républicaines. Mais cela force à en savoir plus et contraint l’amoureux de la musique d’Offenbach à se transformer en rat de bibliothèque et à chercher sans relâche, tel un Hoffmann des Contes!
Barbe-Bleue est une oeuvre au faîte de l’”Offenbachiade”, époque qui correspond au succès inégalé du maître. La pièce se situe entre la “Belle Hélène” et “La Vie Parisienne”, deux oeuvres qui “tournent” régulièrement dans les théâtres, également représentées sur support DVD. Barbe-Bleue, quant à lui, se “refile” sur un enregistrement vinyle de l’ORTF d’il y a plus de 30 ans! Mais à l’instar de Wagner qui s’est vu complètement publié en DVD sous différentes versions, Offenbach se voit occulté d’une immense partie de son oeuvre! La musique d’Offenbach peut se sentir dévalorisée, mise au rancart, jugée légère (ce qu’elle est, oui!) donc facile, donc peu intéressante pour les musiciens. Et c’est bien là où le bât blesse les musiciens, car dans sa musique, ils sont mis au rancart à leur tour! L’opéra-bouffe est une musique de théâtre qui s’intéresse d’abord aux situations comiques et aux effets scéniques. Et ce que nous trouvons dans Barbe-Bleue est tout à fait révélateur.

Parallèles entre Don Giovanni et Barbe-Bleue.

Dans cette pièce, Offenbach et ses librettistes explorent de nombreuses facettes du théâtre. De nombreux indices sous-tendent qu’il se serait inspiré du Don Giovanni de Mozart. Tout comme le maître de Vienne avait mit de sa personne dans Don Giovanni, Offenbach s’est probablement beaucoup projeté dans le personnage de Barbe-Bleue. Les deux personnages sont des séducteurs de femmes, certes, mais on peut aussi y voir une relation passionnée et amoureuse qu’ils ont avec leurs oeuvres, leur musique, leur travail!
Tous deux ont cependant un désir, qu’ils expriment l’un et l’autre dans leur oeuvre, celui de libérer les femmes de leur condition servile. Autant Don Giovanni incite les femmes à se libérer pour mieux les séduire à son tour, autant Offenbach désire démasquer le fourbe Barbe-Bleue et libère les femmes de leur condition de mortes pour qu’elles s’ouvrent à la liberté: “...Un joli garçon C’est ça qu’est bon! Tout ce qu’un coeur de vingt ans Adore, Nous l’aurons, chères enfants Encore!” chante Boulotte.
Selon Jean-Claude Yon, Boulotte représente l’opéra-bouffe et la Princesse Hermia, auparavant la fleuriste Fleurette, représente l’opéra-comique. De même chez Mozart, on pourrait voir l’opéra-sérieux représenté par Donna Elvira et l’opéra-comique par la paysanne Zerlina. L’opéra-comique provient effectivement d’un succès populaire du XVIIIe siècle, mais il a perdu son éclat. L’opéra-bouffe, beaucoup plus déluré et fou, est à l’apothéose du succès public.
Parallèles:
- Les deux hommes sont des séducteurs qui ne poursuivent que l’assouvissement de leurs désirs. Ils ont un caractère odieux envers toutes les personnes qu’ils rencontrent.
- Ils ont un catalogue de femmes, qu’ils “tuent” pour en avoir d’autres. Barbe-Bleue a pour principe de les épouser avant de les éliminer, alors que Don Giovanni les séduit, mariées ou non, et les abandonne après avoir assouvi son jeu séducteur. Le sujet de la fameuse “petite mort” de Baudelaire éclate avec joie et bonne humeur, masqué par la gaieté et la folie. Par un subterfuge des librettistes, le pervers Popolani, alchimiste et serviteur de Barbe-Bleue (comme l’est Leporello pour Don Giovanni - on trouve un peu les mêmes consonances dans les deux prénoms!-) feignait d’éliminer les femmes de son maître, mais les gardait pour lui dans son laboratoire. Ces deux personnages ont une ressemblance, celle de pardonner à leur maître, malgré leur désapprobation. Mais tous deux, n’y pouvant plus, abandonnent leur patron à un moment donné.
- Les scènes de frayeur, comme la mort du Commandeur et celle du repas de Don Giovanni avec le fantôme, sont aussi abordées dans Barbe-Bleue, avec le duel entre Barbe-Bleue et le Prince Saphir, avec la scène du caveau, avec la mort de Boulotte et son “électrisation”.
- Le mélange des genres théâtraux est présent dans les deux pièces.

Retour à l'index

Genres théâtraux utilisés dans Barbe-Bleue.

Au début du Ier Acte, on aborde l’opéra-comique avec une pastorale un peu naïve qui, au second degré, se moque du genre même. Puis, la scène obligée du village, tirée directement de l’opéra-comique aussi, qui se voit perturbée par le tirage au sort de Boulotte comme rosière - autant dire que l’opéra-bouffe devient alors la reine de la scène (dans tous les sens du terme!).
Le Comte Oscar, vieil ami de Popolani, est un courtisan parfaitement arriviste, qui ne poursuit que son intérêt personnel. Il représente le caractère sérieux de la pièce, celui qui à la fois manipule et est manipulé. Popolani, alchimiste de Barbe-Bleue, est arrivé bien moins haut que lui. Tous deux sont chargés d’éliminer, l’un les courtisans trop proches de la Reine, l’autre les femmes de Barbe-Bleue.
Découvrant que la princesse Hermia est Fleurette, le Comte Oscar s’en va à la Cour avec elle. C’est comme si l’opéra-sérieux prenait l’opéra-comique dans son giron. Et elle, Hermia, elle emporte Saphir dans ses bagages, jeune prince romantique et niais déguisé en berger, mais qu’elle aime de tout son coeur, comme si l’opéra-comique prenait l’opéra-romantique avec elle. Fleurette devient donc Hermia, et de gentille fleuriste naïvement amoureuse, elle devient une fille à papa capricieuse et colérique;ainsi se trouve résumée en images l’histoire de l’opéra-comique français.
Entre Barbe-Bleue, un personnage romantique particulier. Il affiche en lui un caractère ambigu tout à fait moderne. Il est à la fois terrifiant (en se référant à Gilles de Rai qu’inspira Charles Perrault) et loufoque. N’assouvissant que ses désirs, tel Don Giovanni, il finira puni pour son égoïsme. Mais sa briganderie n’effraie pas Boulotte qui tombera réellement amoureuse de lui (Offenbach mettait tellement de lui-même dans ses opéra-bouffes que ses oeuvres le lui rendait bien, en monnaie sonnante et trébuchante!).

Retour à l'index

Dans l’Acte II 1er tableau, la scène intime entre le Roi et la Reine tourne en dérision le théâtre bourgeois d’alors. La Reine Clémentine pourrait symboliser les restes de l’opéra-sérieux: elle chante un amour qui s’est aigri. Elle représente en quelque sorte la mélancolie de l’opéra-sérieux qui a perdu tout attrait, et qui pour subsister, ne se réfère qu’aux pièces d’autrefois (c’est le cas marquant de la “résurrection” d’”Orphée et Eurydice” de Glück, dont Offenbach composera une moquerie de grande envergure avec “Orphée aux Enfers”).
Le Roi Bobèche quant à lui est une sorte de monarque hors de la réalité, un Ubu avant la lettre qui, ne s’attache qu’à la hauteur de la courbure de ses courtisans, qui se croit fort parce qu’il a pris une résolution, et qui se tient très bien vis-à-vis d’un méchant petit seigneur ayant un arsenal militaire bien plus impressionnant que le sien ! A l’époque, on avait assimilé Bobèche (nom peu resplendissant) à l’Empereur français, et Barbe-Bleue à Bismarck préparant son pangermanisme qui allait éclater quatre ans plus tard lors de la guerre de 1870.
A nouveau, Boulotte, présentée par Barbe-Bleue à la Cour, fait scandale, n’obéit à aucune étiquette et révolutionne toute la scène par son attitude audacieuse. C’est comme si l’opéra-bouffe venait perturber les genres suivants: l’opéra-sérieux mélancolique, le théâtre bourgeois bien-pensant, la tragédie racinienne, et le théâtre politique dans la ligne du pouvoir.

Dans le deuxième tableau de l’Acte II, Offenbach se réfère probablement aux scènes de terreur de l’opéra-fantastique (qu’il aimait beaucoup!), celle notamment du “Freischütz” de Weber. Mais là encore, au lieu d’effrayer le public, il tourne en dérision la scène par l’attitude franche de Boulotte. Elle entame alors un air qui sonne comme un chant républicain et révolutionnaire: “Mortes sortez de vos tombeaux pour revivre, Vive la Gaieté la Liberté!”. Ce chant pourrait rappeler à Napoléon III qu’il doit son pouvoir à la République qui l’avait “élu”, tout comme son oncle avait été le “rassembleur” d’une république moribonde. Et l’on y trouve une similitude avec l’opéra-bouffe devait son existence à l’opéra-comique français! Ainsi Offenbach et ses librettistes se font provocateurs “gais”: sans accuser gravement, leur devoir d’artistes leur permet de remettre les choses à leur place.

Retour à l'index

L’Acte III est une cavalcade d’événements qui ne cessent de s’entrechoquer dans un tourbillon fou. Dans son “Lamento”, Barbe-Bleue joue la comédie de façon hypocrite, afin de mieux emporter la princesse Hermia. Sur le refus de tous, il devient alors menaçant, donnant l’inventaire, non plus de ses femmes, mais de ses armées. Cette démonstration de force reste malheureusement d’une actualité accablante!
Dans ce “Lamento”, Offenbach présente l’opéra-bouffe dans toute sa variété. En très peu de temps, il passe de l’opéra-sérieux et dramatique (“Madame... plaignez mon tourment...”) à l’opéra-comique (“...Mais sur cette affaire glissons à présent”) pour terminer dans l’opéra-bouffe (“...Cueillons des roses, un peu de gaieté, et prenons les choses, par leur bon côté !...”) qui chante l’amour, la vie et la folie dans un monde qui prépare incessamment la guerre. Cette guerre, Barbe-Bleue la chante sur un ton militaire qui ne fait sourire personne, toute la cour du Roi Bobèche en tremble alors réellement, comme les Cours européennes tremblaient alors.
Le théâtre alors reprend sa place, et le dénouement heureux se profile à l’horizon. Les librettistes ont volontairement écrit de courtes répliques qui font référence au théâtre italien, aux “pantalonnades” vives et endiablées. C’est probablement en hommage à ce genre, qu’ils saluent comme la racine du théâtre français, et à son grandiose représentant: Molière. Les répliques sont incisives, parfois loufoques, drôles par leur non-sens; elles annoncent un peu le mouvement dadaiste.
Au final, interviennent des bohémiens, qui sont les victimes masquées de Barbe-Bleue et du Roi Bobèche. Représenteraient-ils toutes les personnes que les pouvoirs nationalistes voudraient éliminer par soucis d’hégémonie? Chez Offenbach, le genre devient léger et dansant. Et ce sont des bohémiens qui viennent résoudre les problèmes des grands! Est-ce peut-être par le respect de ces minorités que l’Europe pourra se stabiliser ? Au fond, Barbe-Bleue est très content, “... que cela finisse gaiement...” On touche ici à l’idée de démocratie, l’opéra-bouffe pouvant être son premier représentant, parce qu’il inclut tous les autres genres en un spectacle “multimédiatique” !

Retour à l'index

Christian Baur, 2 mars 2003